Nage glacée en Sibérie – Tyumen (Russie)

IMG_5974Les 10èmes championnats du monde de nage hivernale en quelques chiffres : -17°C, la température minimale de l’air, -0,6°C la température de l’eau, 42 pays participants, 1275 nageurs engagés. C’est Tioumen, en Sibérie. La semaine folle du 8 au 12 mars 2016.
IMG_6042Avec trois autres français Eric Legout, Laurence Dalboussière et Emmanuel Petit nous arrivons de Moscou.

C’est mon 4ème passage à Tioumen depuis 1993. La ville a bien changé. Capitale de la Sibérie au 16ème siècle, elle est plus connue maintenant comme maison de Gazprom, le géant russe de l’hydrocarbure. Fini, le charme suranné d’une ville soviétique figée dans les années 60. Les cloches des monastères orthodoxes dorés réapparaissent et rythment à présent l’air. Les gris magasins soviétiques Univermag font place à des centres commerciaux ultra modernes.

IMG_5916En 93 c’était en Juillet je me baignais dans la rivière Toura. Elle déroule aujourd’hui son long ruban de glace sur lequel file un hydroglisseur des neiges. Sur un coude du fleuve des mots creusés sur la neige attirent le regard : « Clash of Gian(t)s ». Comme à un commencement du monde les titans semblent avoir jeté en vrac des dizaines de blocs de glace comme autant de dés qui resplendissent au soleil. Un rappel de la mythologie. Les dieux du Nord créent la terre avec la glace et le feu.

l'arène sur le fleuve TouraUne piscine est née, large bassin de 25m creusé dans la glace, où sur 10 lignes plus d’un millier de nageurs vont s’affronter pendant cinq jours.

Se battre contre la glace. Avant chaque nage se préparer, rentrer en soi, se mettre à bruler intérieurement. Les nageurs assis en rang se concentrent les yeux fermés. C’est notre tour. L’enchainement devient routine. « take off your clothes (retirez vos vêtements)» suivi une minute après par « go into the water (entrez dans l’eau) ». Départ dans l’eau obligatoire pour éviter les étourdissements, sensations d’étouffement et perte de connaissance.…

la glace se reforme sans cesseToute la journée, des pelles enlèvent les grumeaux de glace qui ne cessent de se reformer en surface. Une hélice d’avion sur rotor agite l’eau. Le courant du fleuve est trop faible pour empêcher la glace de se reformer rapidement. On nage dans de la glace liquide qui coule sur chaque millimètre de la peau. Mon doigt ne peut me dire avec précision si ce que je ressens est du 0° ou du 5°. C’est finalement un bon thermomètre : le temps que le doigt met à congeler est l’indicateur le plus fiable de la température de l’eau. Ces quelques degrés font une énorme différence. A 5° on a froid et on récupère vite, à 0° on gèle et on récupère difficilement.

le relai FranceVoici le moment de gloire : le premier relai « France » de l’histoire de la nage hivernale immortalisé par une équipe de France2 venue spécialement de Moscou. Sur le 4x25m brasse nous arrivons 1er des 10 équipes de la première série, mais écopons d’une pénalité de 5 secondes pour un mauvais passage de relai et rétrogradons à la 4ème place. Finalement aucun regret car lorsque toutes les séries sont passées nous finissons 11ème.

Laurence Dalboussière participe avec panache à sa première compétition internationale en 25 et 50m, établissant le premier record de France au 50m brasse. Nous formerons deux relais, 4X25 brasse et 4X25nage libre, avec l’aide d’une belge d’origine française Bernadette Berger.

10 mars. Eric Legout s’élance sur le 100m. On y croyait à cette médaille. Parti en trombe il faiblit peu à peu à partir de 50m, rattrapé par la glace. Tenir compte du froid et des capacités de ses muscles en condition extrême est fondamental. Beaucoup plus de paramètres à gérer que dans un bassin à 20°. C’est une lutte absolue qui donne toute ses lettres de noblesse à ce nouveau sport.

IMG_6015Le 11 mars je suis seul de l’équipe à m’aligner au départ du 200m. Un bon test avant l’épreuve reine du 450m. On sait à quoi s’attendre.

tiou6Vient le jour du marathon. Le 450m. A « huge challenge » comme disent les anglais. Une course difficile. Je maintiens un bon rythme avant d’accélérer les derniers 25m. Un peu « space » tout de même à la sortie. Les bras au ciel, un poing lancé en l’air. Premier français. 6ème mondial. Laurence me guide vers une tente commune de réchauffage où des russes s’activent, recouvrant de serviettes chaudes les corps qui commencent à grelotter. Un sentiment de gratitude infinie nait de la violence de l’effort. Le bien être est tout proche…

Les dieux des glaces glanent leurs trophées. L’allemand Christof Wandratsch, champion du monde du kilomètre de glace à Mourmansk en 2015 obtient aux points la coupe du monde de nage hivernale 2016. Le bulgare Petar Stoychev, ancien nageur olympique, remporte le 450m.

IMG_6005Compétitions le jour, mais fêtes la nuit : on rit, on se baigne dans la fontaine d’un centre commercial où des dizaines de sac de glace sont déversés, on danse en musique sous les nuées chaudes dans une source thermale à +40°C à l’air libre parmi les étoiles. Un cracheur de feu actionnant 2 lance-flammes s’embrase par mégarde avant de disparaitre sous un nuage de neige carbonique. Ibiza sibérien. Ou Univers démesuré. Peut-être fou.

Un grand gala clôt une semaine de records. 59 tables de 10 personnes sous les acclamations. Au compte d’une belle organisation et d’un personnel russe attentionné. « Cierdtse na Rouki » (le cœur sur la main ). Vodka éternelle sous un soleil éblouissant qui fait presque fondre la glace au zénith. Le printemps semble proche.

Dr. Alexandre FuzeauDr Fuzeau par une lucarne du sauna après le 200m

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